Perte de chance : 2 arrêts de l’Assemblée plénière le même jour. Quelle chance !

20 Oct. 2025 | Infos

Par deux arrêts du 27 juin 2025, l’Assemblée plénière de la Cour de cassation a mis fin à une incertitude jurisprudentielle en matière de réparation du préjudice de perte de chance.

Elle impose désormais au juge d’indemniser la victime pour une perte de chance constatée, même si celle-ci avait uniquement demandé la réparation de son dommage entier. Cette solution, qui consacre une véritable dérogation au principe dispositif, redessine les contours de l’office du juge et emporte des conséquences pratiques notables.

La perte de chance doit être indemnisée… même en l’absence de demande.

Jusqu’à présent, la jurisprudence était partagée. Lorsqu’une victime demandait l’indemnisation intégrale de son préjudice alors qu’elle n’avait en réalité subi qu’une perte de chance, les juges du fond adoptaient des solutions divergentes. Certains, s’appuyant sur une application stricte des articles 4 et 5 du code de procédure civile, rejetaient la demande au motif que le juge ne peut statuer au-delà de ce qui est demandé. D’autres, plus souples, acceptaient de requalifier la demande et d’allouer une indemnité pour la perte de chance.

L’Assemblée plénière tranche ce débat en faveur de la victime. Dans deux affaires similaires concernant la responsabilité d’un notaire et d’un avocat, elle censure les cours d’appel qui avaient refusé d’indemniser une perte de chance au motif que la réparation de ce préjudice spécifique n’avait pas été demandée.

La Haute juridiction énonce clairement deux règles :

    • Le juge peut rechercher si la victime a subi une perte de chance, même si elle ne demande que la réparation de son préjudice total. Il doit alors inviter les parties à débattre de ce point (1) ;
    • Le juge ne peut pas refuser d’indemniser une perte de chance dont il constate l’existence au seul motif que la victime n’a demandé que la réparation intégrale de son dommage (1).

Une motivation fondée sur la nature du préjudice et le déni de justice

Pour justifier cette solution, l’Assemblée plénière s’appuie sur une analyse fine de la notion de perte de chance et, de manière plus originale, sur l’interdiction du déni de justice.

Elle rappelle d’abord que la perte de chance constitue « la disparition actuelle et certaine d’une éventualité favorable ». Elle précise ensuite que si ce préjudice est distinct du dommage final, il en demeure « dépendant ». C’est ce lien de dépendance qui autorise le juge à passer de l’un à l’autre.
Surtout, la Cour de cassation ancre sa décision dans l’article 4 du Code civil, qui prohibe le déni de justice. Elle en déduit que le juge, dès lors qu’il constate l’existence d’un dommage dans son principe — en l’occurrence, la perte de chance — ne peut refuser de le réparer. En refusant d’indemniser, la cour d’appel commettait donc une violation de la loi.

Une portée au-delà des responsabilités professionnelles

Bien que les deux affaires concernent des professionnels du droit, la portée de ces arrêts est générale et s’applique à toute situation impliquant une perte de chance.

(1) Sources : Cass., ass. plén., 27 juin 2025, B+R, n° 22-21.812 et Cass., ass. plén., 27 juin 2025, B+R, n° 22-21.146

Photo de Thierry Wickers, avocats Elige Bordeaux

Auteur de l’article

Thierry WICKERS
Avocat associé à Elige Bordeaux

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Conclusions d’appel : augmenter sa demande, un piège à éviter !

Le 11 septembre 2025, la 2ème Chambre civile de la Cour de cassation a rendu un arrêt passé presque inaperçu (N° 22-20.458), alors que la solution dégagée est de nature à constituer un nouvel obstacle pour les praticiens de la procédure d’appel.Les faits étaient...

Surendettement et prescription biennale : suspension ou interruption ?

Un arrêt du 23 octobre 2025, apporte une clarification majeure pour la gestion des dossiers de crédit en situation de surendettement. Il impose aux établissements de crédit une vigilance accrue dans le calcul des délais de prescription.Les faits et la...

OFFRE EMPLOI – Collaborateur(trice) en Droit des Affaires à Bordeaux

La société d'avocats Elige Bordeaux recruteun(e) collaborateur(trice) en Droit des Affaires.La société d’avocats Elige Bordeaux, située au coeur de Bordeaux, fait partie d’une société inter-barreaux pluridisciplinaire ancrée sur l'ensemble du territoire de la...

Paiement d’une dette prescrite : peut-on être remboursé ?

Payer une dette ancienne alors que le délai du créancier pour agir est dépassé empêche, en principe, d'en demander le remboursement. A une condition : si le paiement a été réalisé sous la contrainte, même par le biais de voies de droit légales, le débiteur peut...

Perte de la servitude de passage après 30 ans : comment l’éviter ?

Une servitude de passage peut disparaître par le seul effet du temps si elle n’est pas matériellement utilisée pendant trente ans. Un arrêt rendu le 15 janvier 2026 par la troisième chambre civile de la Cour de cassation permet de mieux cerner les actions à mener,...

Fin de pension alimentaire : dans quels cas pour un enfant majeur ?

Peu importe la majorité de l'enfant, le parent débiteur d'une pension alimentaire doit continuer d'en honorer le paiement jusqu'à l'autonomie financière de l'enfant.Pension enfant majeur : qu'entend-on par autonomie financière ?Aux termes de l’article 371-2 du Code...

Notaires et conflits d’intérêts : comment protéger votre office du risque pénal

Une récente décision de la Cour de cassation transforme le simple conflit d'intérêts notarial en un délit pénal de prise illégale d'intérêts. Décryptage de cet arrêt majeur du 21 janvier 2026 et des actions immédiates à déployer pour sécuriser votre étude.Un risque...

Fraude au paiement par téléphone : à la fin, qui paie la facture ?

Vous avez donné votre numéro de carte pour réserver un hôtel et avez été débité à tort ? Bonne nouvelle : la Cour de cassation vient de renforcer la protection des consommateurs face aux fraudes.Donner son numéro de carte bancaire par téléphone pour réserver une...

La servitude de passage : comment ça fonctionne ?

La servitude de passage est un droit réel encadré par le Code civil qui permet au propriétaire d'un terrain enclavé d'accéder à la voie publique en traversant la parcelle d'un voisin. Comprendre ses fondements juridiques, les modalités de sa création et les...

Blessure au Squash : du court à la cour, qui est responsable ?

Vous avez été blessé au squash ? Vous avez désormais une vraie chance d'obtenir réparation sans prouver de faute.Les accidents au squash sont assez fréquents, puisque les adversaires partagent le même espace de jeu. Si vous êtes joueur de squash, vous devez savoir que...